vendredi 4 octobre 2019

SIESTE...sortilèges à l'ombre du mélèze

Le randonneur est allongé à l'ombre du grand mélèze, au bord du lac Vert de Fontanalba. Les fines aiguilles de ses branches retiennent la lumière rasante du soleil et dansent au dessus de l'eau claire du lac. 
Soudain le mélèze se penche sur lui et le dormeur disparait dans ses branches. Il l'emporte et le porte jusqu'à la cime de ses plus hautes branches et bientôt le randonneur devient l'aigle qui survole le lac. Les courants d'air chaud le hisse le long des parois rocheuses. Il écarte ses ailes et se laisse simplement porter par le vent, sans mouvement. En faisant de grands cercles il est au dessus de la montagne. L'homme est devenu l'aigle et il voit, tout en bas, un tout petit randonneur qui dort au bord du lac, à l'ombre du grand mélèze. Comme une marmotte, une toute petite marmotte.

L'AMOUR....ou comment arréter



Au bord du lac des Grenouilles, le pêcheur est agité. Il parle à haute voix : "L'amour, l'amour toujours l'amour, il n'y a pas que ça dans la vie." 
Il brandit sa canne à pêche au dessus de sa tête et fait de grands moulinets qui brassent l'air.
"Et pourquoi je devrais être amoureux, forcément amoureux, comme si c'était obligatoire d'aimer, de devenir amoureux. Comme si je devais aimer ces frissons qui qui me parcourent quand tu me souris. Aimer cette boule qui me fait mal au ventre quand tu me parles et que je ne trouve pas les mots pour engager la conversation." 
Il parle fort. Il se déplace à grandes enjambées et marche sur les rochers, au bord du lac.
" Aimer cet amour qui occupent mes pensées et empêche mes nuits, me rend fragile et ridicule, quand je te croise dans mes rêves et que j'ai l'impression d'être tout nu."
Il a jeté sa canne à pêche sur la rive et maintenant il murmure dans un souffle :
" Pourquoi aimer cette tristesse quand tu me laisses seul. Aimer ce doute quand je sens ton indifférence."
Il se penche au dessus de l'eau et fixe le reflet d'un visage qu'il ne reconnait pas. Le visage d'une Dame Blanche qui flotte dans l'eau du lac. Les yeux grands ouverts le fixent intensément et laissent couler une larme sur les joues pales. Il continue de lui parler. 
" Aimer ces larmes qui brulent mes yeux quand tu me quittes. Aimer ce manque." 
Enfin , dans un souffle presque silencieux , le pêcheur se jette dans l'eau du lac.

 Les histoires d'amour finissent mal en général...

dimanche 19 mai 2019

POUR ALLER AUX MERVEILLES...ou monter à l'Enfer.



Il y aura au début du jour, quand la nuit s'estompe et que la lune adoucit les ombres, le bruit de tes pas, de tes souliers sur les pierres du sentier. Le Pas du diable, étroit et vertigineux, qu'il faudra passer rapidement, pour qu'Il ne te précipite pas plus bas, dans le chaos sombre du torrent qui dévale la montagne. Puis tu traverseras un village hanté par les fantômes des mineurs que tu entendras hurler du fond des galeries, par eux creusées il y a fort longtemps, dans toute la montagne. A ton passage dans les ruelles désertes, le souffle de leurs âmes fera claquer les volets en bois  sur les murs de pierres des maisons abandonnées. Plus tard viendra le chant du vent dans les mélèzes qui te guideront dans la forêt, jusqu'au passage du Val d'Enfer. A partir de ces premières marches en pierre commencera alors vraiment la montée vers les Merveilles. Tu longeras longtemps le torrent, sur les rochers de la rive droite et le Diable t'ôtera le souffle et mettra le feu dans tes poumons avant que tu n'arrives en haut. Tu ne verras plus le ciel et la tête basse, tes yeux resteront collés à tes souliers. Pourtant le plaisir pourrait venir...de la souffrance, à chaque pas. Pas après pas. Lentement tu te hisseras vers la délivrance et enfin tu arriveras à l'Enfer, sous un ciel chargé de nuages noirs qui tourbillonneront dans le vent. Aujourd'hui, la montagne ne voudra pas t'accueillir  et le feu du ciel jettera toute la glace des nuages sur le sentier. Vite , vite tu le dévaleras et rebrousseras chemin, sans te retourner : tu as le Diable aux trousses.
La montagne est un amour.
Pour la gravir il y a milles tourments.
En descendant, milles soulagements.

mercredi 10 avril 2019

COLERE… comment les gros mots se mettent en colère, à la manière de Charles PENNEQUIN ...

… comment les gros mots se mettent en colère, à la manière de Charles PENNEQUIN ...


je hais la présentatrice météo de la télé.une femme tronc qui parle qui parle qui parle de la pluie et du beau temps.qui parle du temps en souriant tout le temps.elle gesticule devant un fond d'écran vide.comme son regard qu'elle essaye de planter .dans mes yeux pour me captiver.me capturer.me persuader qu’aujourd’hui c'est super.on est au dessus des moyennes saisonnières.il va faire beau.il va faire chaud.très très chaud.et regardez les touristes se baignent déjà dans la mer à 18 degrés en février.les connasses sucent des glaces aux terrasses des cafés.il est content le petit commerçant.les affaires reprennent.il fait chaud.il va vendre beaucoup d'eau. dans des bouteilles en plastique.parce que il n'y a plus d'eau que dans des bouteilles en plastique.que le gros con...sommateur achète à la terrasse de la plage en suçant de la glace avec sa connasse.la glace qui fond dans sa bouche comme fond la banquise .à des milliers de kilomètres de son slip de bain.à l'ombre de son parasol et de sa casquette ricard. parce que c'est meilleur avec de l'eau..il aime le soleil mais il ne supporte pas la chaleur.il fond dans sa graisse transpirante.il veut de l'air conditionné le gros con...sommateur il rosit il rougit il cramoisit au soleil en regardant la mer qu'il voit danser au fond des golfes clairs.et rejeter dans ses vagues sur le sable doré les cadavres des migrants naufragés de la méditerranée.des migrants réfugiés politiques.réfugiés climatiques.mais ce matin sur la chaine météo de nice la présentatrice l'a rassuré.dans un grand sourire avec soixante dents blanches devant.en lui disant que c'était super l'eau de la mer était chaude qu'on était au dessus des moyennes saisonnières.ce matin aussi la présentatrice est inquiète pour un bateau à la dérive.non pas un bateau avec des migrants mais un vrai bateau de croisière avec des vieux dedans.des vieux blancs mais bronzés.des vieux desséchés à la peau ridée par le soleil.des vieux à la dérive sur un bateau de croisière.mais qu'il se rassure on va tous les sauver en hélicoptère.les ramener sur terre.pas en lybie non ici sur la côte d'azur.en attendant un prochain tsunami.vingt mille vieux sous la mer.

mardi 9 avril 2019

LA PROPHÉTIE ... comment tu deviens musher grâce à ta maitresse…



Musher : celui qui marche avec les chiens. Au Québec, l'ordre donné aux chiens pour avancer, c' est  " on marche, on marche"...ou phonétiquement"mush, mush " avec l'accent de nos cousins. Je suis Musher, celui qui marche avec les chiens et qui souvent coure derrière le traîneau aussi.
Un métier improbable dans une vallée au sud du sud de la France, à des milliers de kilomètres des neiges du cercle polaire arctique, sur des montagnes qui se jettent dans la mer Méditerranée. Je ne sais pas pourquoi je fait ça, je n'ai pas choisi.

Le premier hasard, un hasard qu'on prend au bonheur d' une rencontre avec un Québécois, lors d'une randonnée l'été dans la vallée des Merveilles et qui me demande en passant, sur un ton un peu condescendant "si il y a un peu de neige par chez vous, dans cette maudite vallée, quand c'est l'hiver ici aussi ?". Il me raconte alors comment chez lui il a un voisin "qui trimbale les touristes dans un grand traîneau tiré par des chiens."

A l'automne vient le deuxième hasard, forcément indépendant de ma volonté, comme le hasard sait nous surprendre. Lors d'une réunion très officielle à la mairie de notre commune, Monsieur le Maire s'adresse à tous les professionnels de la montagne et nous questionne sur la mise en place de nouvelles activités hivernales, pour dynamiser la station nordique de ski à Castérino. Commence un long tour de table où chacun fera ses propositions : randonnées en raquettes à neige pour les uns, en ski de fond pour les autres, escalade de cascades de glace...facile pour eux qui sont pour la plupart Moniteurs de ski ou Guides de Montagnes. Moi, je ne sais pas quoi dire,je ne suis pas Moniteur de ski et mes origines sont en  Bretagne,alors la neige... mais ce n'est pas une excuse. Donc, quand arrive mon tour de faire une proposition, je balbutie, sans savoir pourquoi, "chiens de traîneau !" sans donner plus d'explications,  comme tombée de la lune. Cette proposition emporte, à mon grand effroi, l'enthousiasme de Monsieur le Maire et de tous les Professionnels de la Montagne de mon village.
En rentrant le soir au gîte, je préviens les amis autour de la table en leur annonçant : "Je crois que j'ai dit une connerie !". J'avais dix petites semaines pour mettre en place cette activité. Pauvre de moi qui n'a jamais vu un traîneau, ne sait même pas comment monter dessus, ni même jamais vécu avec un chien. Je deviendrai Musher, comme cela sera inscrit trop rapidement sur les premiers dépliants publicitaires de la station de Castérino, quelques jours avant Noël.

Je provoque le troisième hasard de cette histoire en rencontrant sur un forum  partagé sur internet, un musher, Christophe qui deviendra un ami, à qui je propose de l’héberger et travailler gratuitement pour lui. A mon grand soulagement, il accepte de venir faire cette première saison cet hiver là, à Castérino. voilà comment je suis devenu Musher.
Je ne raconterai pas mon apprentissage car serait trop long et peut être qu' il n'est pas encore fini.

Aujourd'hui, je ne crois plus au hasard. Le hasard devient liberté de choix. Mais la question de la prophétie se pose aussi. Reviennent alors les souvenirs d'enfance et mon passage à l'école maternelle. Une merveilleuse maîtresse, surmontée par un grand chignon noir, Madame Theilloud je me souvient de son nom. Elle avait choisi de faire travailler sa classe sur le thème du Grand Nord. Nous étions donc la classe des Esquimaux qui savaient construire des igloos et ...mener les attelages de chiens devant leur traîneau. Je comprend maintenant que c'est grace à cette fée de l'école maternelle qui s'est penchée sur mes 6 ans, qu' aujourd’hui je marche tous les hivers, avec mes dix chiens de traîneau, sur les pistes de Castérino.

Et sur la cheminée du gîte, trône un ours polaire que j'avais réalisé en terre cuite émaillée, dans la classe des Esquimaux de Madame Theilloud, cette année là. Les ours polaires sont en voie de disparition à cause du réchauffement de la banquise...mais c'est une autre histoire.

AUTO PORTRAIT... comment un accident d'auto t'emmène sur les cimes de la montagne…




Autoportrait est approprié car sa vie a changé après l’accident, de voiture, justement. Une renaissance accouchée lors d’un fracas de ferraille et de verres brisés dans un mauvais virage, sur une triste route départementale.
Je parle de lui à la troisième personne car, depuis ce jour, Je est devenu Il, un autre. Un autre visage d’abord. Aujourd’hui le miroir lui retourne une image qui n’est pas la sienne : un front bombé, plus haut que l’ancien, un crane avec des bosses et des creux où le cheveu se fait rare, traversé par une très longue cicatrice qui relie les deux oreilles. Trace d’un scalp qui fut nécessaire pour installer un volet frontal tout neuf, en résine, arrimé au crâne par des liens en titane. Quand, pour se rassurer, il passe la main sur sa tête, sa main aussi ne reconnaît pas cette tête là. Elle sent bien que ce crâne reste étranger au reste du corps.
 Il a du mal à se reconnaître dans le miroir parce qu’il voit double depuis l’accident. Chaque œil lui renvoie une image, une image personnelle, sans trop se préoccuper de l’autre, deux images différentes, qui ne se superposent plus, renvoyées par deux yeux, très indépendants désormais. Donc il se voit deux, dans le miroir. Deux frères étrangers qui ont un petit air de famille avec un vague souvenir de ce qu’il était avant, malgré tout.
Pourtant cette double vision deviendra un avantage et compensera une absence de champ visuel du côté gauche. La reconstruction de l’orbite, avec du corail, a été généreuse. Trop. L’œil est installé au fond de ce nouvel espace orbital…trop grand. Forcément, il voit moins bien sur les côtés. La vie qui se déroule sur sa gauche le concernera de moins en moins. Mais ce qu’il voit, il le verra deux fois plus. Se console-t-il. Il découvre alors un autre monde, un monde deux fois plus grand qu’avant finalement.
Le nouveau monde où il décide de vivre, entre ciel et terre, entre cimes enneigées et méditerranée, dans une vallée oubliée du Mercantour. Une nouvelle vie rythmée par les saisons, en accord avec le temps qui passe et les éléments naturels qui l’entourent.

L’été il marche sur les montagnes qui dominent la vallée des Merveilles et guide les randonneurs sur les pentes du mont Bego, une montagne sacrée qui attire la foudre, où, il y a 5 000 ans, les premiers pasteurs sont déjà venus en procession graver des signes mystérieux sur les rochers. Des prières de pierre qui célèbrent le culte de la fécondité des premiers agriculteurs. Il emmène ses passagers dans son vieux 4X4, sur les pistes vertigineuses, sans se soucier du danger puisqu’il ne voit plus les précipices… à gauche de la piste. Là-haut sous les éclairs de la foudre et le grondement du tonnerre, il conte les légendes merveilleuses des ancêtres.
Quand arrive l’hiver, il court derrière ses chiens nordiques, sur un traineau qui glisse sur la neige. Il redevient chef de meute et parle avec ses chiens, des Malamutes, proches du loup, dont les yeux brillent dans la nuit. Ils ont toujours cette même envie : aller devant. Le « Wheel to go » dit le musher, cousin du Québec, coureur des bois. Courir dans le froid et le silence de l’hiver, sur la neige des vallons de Castérino.

Une belle vie, avec des hommes et des femmes dans la vallée. Il fait l’acteur avec les amis de la Compagnie d’En Haut, une troupe de théâtre amateur qui répète dans un village perché, au bout d’une route étroite et sinueuse. Avec eux, il ose la lumière et le partage de la scène. Prudemment d’abord, comme Voix Off et puis un petit rôle dans un placard. En ce moment il joue Sganarelle, un valet, comme si le metteur en scène mettait du temps à le sortir de l’ombre.
Avec des rires aussi quand il apprend le jeu du clown. Ce merveilleux personnage, enfant têtu qui, comme lui, est animé par une énorme envie de faire. Le pire comme le meilleur, puisque ce n’est jamais lui qui décide de ce qui se passera sur scène. Il existe dans le regard  du public. Il est là, simplement, heureux d’être vivant, dans l’urgence du moment. Il fait rire empêtré  dans ses bides. Ces longs passages entre bonheur et tristesse, qu’il faut gouter pour continuer à faire le spectacle.

Les enfants l’appellent Le Gros ou Grand Elan Cabossé. Lui il sourit en pensant à Quasimodo avec un gros nez rouge.

vendredi 10 août 2018

LA MONTAGNE SACREE ..quand le Dieu de l'orage apparait aux Merveilles…



J’ai le souffle court et la sueur qui coule sur mon front me pique les yeux. Mon cœur tape fort et résonne jusque dans ma tête. Cela fait deux jours maintenant que je cours dans ces montagnes, à la chasse au bouquetin à grandes cornes. Je l’ai blessé avec ma flèche mais il est robuste et ne veut pas mourir. Il m’entraîne toujours plus haut sur les crêtes et son incroyable agilité dans les barres rocheuses m’oblige à faire de longs détours pour le traquer. Je suis les traces de sang qu’il perd, mais mes pieds saignent aussi et les jambières qui tirent sur les lanières attachées à ma ceinture me semblent de plus en plus lourdes aussi. Je suis épuisé et l’animal blessé va m’échapper.
Quand j’arrive au-dessus du lac Vert, je me frotte les yeux et stoppe ma course. Un moment je crains d’être victime d’un sortilège. Ma main laisse tomber mon arc et je relève sur ma tête le bonnet de fourrure en peau d'ours, qui me tombe sur le nez. Non, ce n’est pas une hallucination de mon esprit : l’eau du lac a disparue ! Pourtant je connais bien les cycles du niveau de l’eau claire du lac, qui déborde au réveil de la nature et diminue quand le soleil reste haut dans le ciel pendant de longs jours. Je sais aussi qu’à cette époque le lac devrait encore garder beaucoup d’eau malgré le faible débit des torrents. Mais cette fois l’eau du lac a entièrement disparue. Le lac est mort.
J'ai froid et je tremble malgré ma grande veste en cuir de chamois. Je lève la tête vers le ciel en tendant l’oreille. J’entends le vent dans les arbres, le vol de quelques insectes, les battements d’ailes d’un oiseau et encore quelques chamois maladroits qui font rouler des pierres. Mais je n’entends plus le bruit de l’eau des petits torrents qui se jetaient en cascade au-dessus du lac. Alors je comprends que je n’entends plus que le silence assourdissant qui m’accompagne depuis ce matin. Ce silence qui, sans doute, a rendu ma marche encore plus douloureuse. Un silence qui augmente mon angoisse depuis que je redescends la baisse de la Fontaine de l’Aube. Ce vallon ainsi nommé par les anciens, parce justement, il amène l’eau jusqu’au lac Vert et donne encore de l’eau, beaucoup d’eau, pour irriguer toute la vallée, plus bas au pied de ces montagnes. Mais pas aujourd'hui... La disparition de l'eau m’inquiète et la vision désolante de cette boue séchée et craquelée, au fond du lac, remplit mon cœur d'une profonde tristesse.
«  Retrouves l'eau, elle ne peut avoir disparue complètement de cet endroit. Elle doit être cachée sous quelques pierres. » Je me mets en quête de l'eau et j’écoute cette petite voix intérieure qui me parle souvent : « J'ai peur qu'Elle nous abandonne. J'ai peur que le feu brûle la Terre et que le Ciel ne parle plus avec notre Mère. J'ai peur car je sais que l'eau donne la vie à notre Mère. J'ai peur parce que je crains que nous, les hommes, offensions notre Mère, en brûlant les forêts pour labourer des champs, en déchirant la terre avec les araires, en la forçant, en l'outrageant. J'ai peur qu'en détournant le cours des rivières, en capturant l'eau dans les bassins, les hommes qui cultivent la terre manquent de respect à notre Mère. ».
Pourtant ces hommes cultivateurs sont mes frères, je le sais. Mais les temps changent et seulement une petite dizaine de chasseurs du clan continuent de traquer le gibier avec moi. Nous sommes les derniers à rester fidèles aux traditions et au mode de vie transmis par les anciens. Désormais ce sont eux, les autres hommes du clan, les cultivateurs, qui prennent en main la destinée du groupe. Des hommes qui renoncent à la chasse pour travailler avec les femmes dans les champs. Ce sont eux maintenant qui nourrissent le clan avec les céréales qu'ils font sortir de terre. C’est un mystérieux enchantement qui a lieu à chaque nouvelle saison, après la nuit de l’hiver. Ils ont compris les mystères de la renaissance des plantes et savent maintenant garder et replanter les graines sélectionnées par eux. Ils ont réussi à connaître le secret de la vie, à forcer la Terre à leur donner ce qu'ils souhaitent. Ainsi est venu le temps où l'homme domine notre Mère.
Je crains que la disparition de l'eau du lac soit le signe de sa souffrance, de sa colère devant ce manque de respect.

Ces sombres pensées hantent mon esprit pendant toute le reste de la journée. Avec acharnement et désarroi, je remonte chaque vallon pour suivre les traces noires que l'eau a laissée sur les parois où elle ruisselait, je fouille chaque trou dans les rochers, soulève les pierres qui portent de la mousse, et même je sonde avec un bâton sous les herbes de la tourbière, pour trouver de l’eau… en vain.

La nuit venue, je me couche à l'abri d'une roche, en amont du lac. Je m'enroule dans ma cape en herbes tressées. La nuit sera longue, je le sais. Aussi sombre que mon esprit qui ne trouvera pas le sommeil. J'observe le ciel qui s’anime de mille feux mystérieux et ma main, guidée par une force que je ne maitrise pas, saisi une pierre blanche qui brille à la lueur de la lune. Lentement je commence à frapper le rocher auquel je suis adossé. Le son de la pierre sur le rocher est comme le battement de mon cœur qui résonne dans l’immensité de cette nuit. La pierre, que je sers fort dans la paume de ma main, percute régulièrement le rocher qui m’a parlé à cet endroit. Je l’ai choisi, près du torrent qui jaillissait de la montagne et dévalait la vallée. Un rocher lisse de couleur ocre avec des traces rouges, comme le sang qui coule dans mon corps. Il est percé de curieux petits trous, étrangement alignés sur la roche et les traces de percussion marquées par la pierre, dessinent une fine ligne qui relie les trous les uns aux autres. Une ligne de vie, comme le torrent réunit un lac à un autre lac, comme l’eau du lac déborde pour aller remplir un autre lac. Je célèbre l’Eau qui court sur la terre, comme le sang qui coule dans mon corps. Au bord d'un trou de la roche, j' inscrit la silhouette d'un homme qui lève les bras vers le ciel, implorant une source d'où jaillit un long zigzag d'eau que je prolonge méticuleusement sur toute la surface de la roche, en passant par plusieurs trous qui deviennent ainsi autant de lacs remplis d'eau et de sources jaillissant de la Montagne.
Toute la nuit je frappe le rocher de la Montagne. C’est la pierre qui désormais guide ma main et le son des percussions parle avec Son Esprit. Je lui demande humblement qu'Elle donne de l'eau, pour que coulent toujours les torrents, pour que les cascades et les lacs débordent encore, après l'orage qui allumera le feu dans le ciel. Toute la nuit je frappe le rocher de la Montagne et mon esprit est emporté par le rythme des percussions de la pierre sur le rocher et mes yeux et ma voix sont noyés par les larmes. Toute la nuit je frappe le rocher de la Montagne pour appeler l’orage et le feu qui déchirera le ciel. Toute la nuit je frappe le rocher de la Montagne pour que l’eau ruisselle de nouveau du ciel. Plus tard mon esprit m’abandonne et je tombe de sommeil au pied du rocher gravé.

L’aube est triste et le soleil n’éclaire pas le ciel. De larges nuages noirs écrasent les montagnes. Le jour ne viendra pas aujourd’hui. Mes doigts effleurent les gravures du rocher et mon âme pleure l’eau disparue.
Je me mets en marche, animé d’un étrange pressentiment. Le vent se lève et hurle dans les vallons. Alors l’herbe frémit sur les crêtes comme les poils qui se hérissent sur ma peau. Derrière la Grande Montagne le ciel gronde encore et semble me parler. Il guide mes pas et m’invite à passer de l’autre côté. L’ascension est rude et périlleuse. Plusieurs fois je trébuche. Pourtant j’accélère encore le pas quand la pluie commence à tomber du ciel. L’eau, enfin, qui vient du ciel et qui jaillit de la Montagne ! D’innombrables petits torrents courent sur les rochers.
Les grondements du ciel sont de plus en plus forts et j’entends les rochers qui s’entrechoquent, plus haut, vers le sommet. Le bruit sourd résonne dans tous les vallons de la Montagne. Soudain de petites pierres blanches tombent du ciel et crépitent sur les rochers. Elles fouettent mes bras et mes jambes, mais je continue à avancer.
Une lumière de feu déchire le ciel noir et un grondement terrifiant venu du ciel font trembler la Montagne. Pourtant je n’ai pas peur et mes pas me guident toujours vers le sommet. Passer de l’autre côté de la Montagne, là où elle rencontre le ciel.
Les lumières de feux redoublent d’énergie et le ciel lance maintenant ses flèches sur les rochers, dans un fracas assourdissant. Mes mains et mes pieds sont en sang, les pierres blanches qui tombent du ciel ont déchirés mes vêtements, mais mon esprit me hisse vers le sommet de la Montagne qui parle avec le Ciel. Enfin je vais passer de l’autre côté.

Plus tard, dans la vallée, un petit groupe d’homme, inquiets de savoir leur ami chasseur seul dans la montagne, sous ce ciel terrifiant, décident de partir à sa recherche. Ils avancent, la tête basse, comme écrasés par les nuages noirs qui cachent le sommet des montagnes. "On dirait que le jour ne se lèvera pas aujourd'hui!" grommèle celui qui marche en tête en remontant le col de sa cape sur ses oreilles.
Alors qu'ils atteignent enfin la vallée des Merveilles, ils croisent sur leur chemin une femme tout de blanc vêtue. Elle marche légèrement sur les pierres pourtant rendues glissante par l'eau et les pépites blanches qui ruissellent sur le sentier. Ses pieds semblent à peine effleurer le sol. «  Ses vêtements restent secs malgré la pluie qui ne cesse de tomber ! » observent avec terreur les hommes. Quand elle s'approche, ils sont tous profondément troublés. Les traits de son visage, la forme de son nez, la couleur de ses yeux clairs et de ses cheveux noirs et bouclés, font qu'elle ressemble étrangement à leur ami le chasseur. Trait pour trait. Avec un large sourire, sans attendre leurs questions, elle leur indique, un peu plus haut sur les rochers, l'endroit précis où ils pourront retrouver leur compagnon disparu dans les ténèbres du ciel.
Lorsqu’ils arrivent sur ces grandes dalles, au pied de la Montagne sacrée, ils découvrent une étrange gravure inscrite sur le rocher. Un personnage qui brandit deux poignards au-dessus de sa tête. Comme un défi à l’orage qui gronde encore dans le ciel. Son visage est tatoué, comme l’était leur ami chasseur. Sa bouche largement ouverte laisse sortir sa langue, qu’il agite pour effrayer le feu du ciel. Et ils remarquent aussi sept petites percussions, gravées dans sa bouche, qui leur indiquent que désormais, leur ami ne fait plus partie du monde des vivants, mais leur parlera depuis le ciel… qui continue de gronder.